Regarder un visage avant de regarder une tendance

Les tendances ont toujours fait partie de mon métier. Je les observe, je les décrypte, je les enseigne. Elles racontent une époque, ses envies, ses ruptures, parfois ses contradictions. Elles nous inspirent, nous bousculent et nous obligent à rester curieux. Mais il existe quelque chose que je regarde depuis bien plus longtemps encore : un visage, une silhouette dans sa globalité !

Avant une coupe, avant une couleur, avant de décider qu’une tendance aperçue sur un podium ou un écran pourrait devenir intéressante, il y a cette personne assise devant nous. La lumière de sa peau, la couleur de ses yeux, la hauteur de ton de ses cheveux, les contrastes naturels de son visage. Certaines lignes sont douces, d’autres plus présentes. Certaines couleurs éclairent immédiatement le regard quand d’autres, pourtant magnifiques, semblent soudain l’éteindre.

C’est une expérience que beaucoup de professionnels ont déjà vécue sans nécessairement mettre des mots dessus. Une couleur peut être parfaitement réalisée et pourtant donner le sentiment que quelque chose ne fonctionne pas. Une coupe peut être techniquement irréprochable et ne pas rencontrer vraiment celle qui la porte. On regarde le résultat, on cherche l’erreur technique, on vérifie la nuance, le placement, les proportions. Rien n’est faux. Et pourtant, rien ne semble tout à fait juste.

Alors que manque-t-il ? Peut-être avons-nous simplement commencé notre réflexion au mauvais endroit.

Nous sommes aujourd’hui entourés d’images. Jamais nos clientes n’ont eu accès à autant de références, de tendances et de transformations. Elles arrivent au salon avec Pinterest, Instagram, des captures d’écran, les images d’une actrice ou d’un mannequin, parfois même des photographies retouchées ou générées artificiellement où la peau, les volumes et les cheveux obéissent à des règles qui n’existent pas toujours dans la réalité.

Je ne considère pas cela comme un problème. Bien au contraire. Ces images sont souvent de formidables points de départ. Elles permettent à une cliente d’exprimer une envie qu’elle aurait peut-être eu du mal à formuler autrement. Une photographie peut dire « plus moderne », « plus libre », « plus affirmée » beaucoup plus facilement qu’un long discours. Mais une référence n’est pas une destination. Elle devient intéressante lorsque nous commençons à comprendre ce que la cliente y a réellement vu et, surtout, comment nous pouvons traduire cette intention sur la personne que nous avons devant nous.

C’est là que le visage reprend toute sa place.

Il suffit parfois de regarder deux personnes portant exactement la même couleur pour comprendre à quel point le résultat ne dépend jamais uniquement de la couleur elle-même. Sur l’une, elle semble lumineuse. Sur l’autre, elle prend soudain beaucoup de place. Chez l’une, le regard apparaît davantage ; chez l’autre, ce sont les ombres du visage qui deviennent plus présentes. La couleur n’a pourtant pas changé. Le visage, oui.

C’est probablement l’une des premières choses que l’expérience nous apprend : nous ne travaillons jamais une couleur dans l’absolu. Nous travaillons une couleur en relation avec quelqu’un. Cette relation est subtile. Elle dépend de la hauteur de ton de la peau, de celle des cheveux, de la couleur des yeux, mais aussi des contrastes naturels du visage. Une personne peut présenter très peu de contraste entre sa peau, ses yeux et ses cheveux. Une autre peut naturellement associer des valeurs beaucoup plus éloignées. Ces différences influencent notre perception bien avant que nous soyons capables de les analyser consciemment.

L’œil voit d’abord. La technique met ensuite des mots sur ce qu’il a vu.

C’est précisément pour cette raison que je me méfie des règles trop rigides en conseil en image. Elles peuvent rassurer parce qu’elles donnent l’impression qu’il existe une réponse exacte : telle personne serait chaude, telle autre froide ; telle couleur serait autorisée, telle autre déconseillée. La réalité est beaucoup plus intéressante.

Un visage n’est pas une fiche technique. Il bouge, il vit, il réagit à la lumière. Il porte une personnalité, une manière de s’habiller, de se maquiller ou de ne pas se maquiller. Il appartient aussi à quelqu’un qui possède ses goûts, son histoire et parfois une couleur qu’elle aime depuis toujours, même si un tableau théorique prétend qu’elle n’est pas faite pour elle.

Notre rôle n’est certainement pas de lui retirer cette couleur. Notre rôle est de comprendre comment la faire fonctionner.

C’est là que l’analyse colorielle devient passionnante. Lorsque l’on place différentes étoffes près d’un visage, quelque chose se produit immédiatement. Certaines couleurs donnent l’impression que la peau devient plus homogène. Le regard semble plus présent. D’autres font apparaître davantage les zones d’ombre ou modifient la perception du teint.

Le draping ne devrait donc pas être vécu comme un verdict. Je le considère davantage comme une conversation avec la lumière.

Chaud ou froid, clair ou sombre, mat ou lumineux : nous ne cherchons pas à enfermer la personne dans une case. Nous observons simplement ce que chaque variation produit sur son visage. Et cette observation nourrit ensuite nos choix de professionnels.

Car ce que nous apprenons devant ces étoffes ne reste évidemment pas sur les étoffes. Cela peut orienter une couleur de cheveux, la profondeur d’une nuance, l’intensité d’un contraste ou la manière dont nous allons placer de la lumière autour du visage. Cela peut aussi influencer une coupe. Une ligne très présente n’aura pas le même effet sur tous les visages. Une frange, un volume, une longueur ou une masse peuvent accompagner certains traits ou, au contraire, devenir tellement présents que l’on ne voit plus qu’eux.

C’est à cet endroit que le conseil en image rejoint directement la coiffure. Et c’est également là qu’il rencontre la mode.

Les tendances sont nécessaires à notre métier. Je serais la dernière à vouloir nous en éloigner. Elles constituent une formidable matière créative. Elles nous permettent de comprendre ce qui se passe dans la société, pourquoi certaines silhouettes reviennent, pourquoi les volumes changent, pourquoi une décennie que l’on croyait définitivement derrière nous réapparaît soudain dans les collections.

Mais suivre la mode ne signifie pas la reproduire. Lorsque j’observe une tendance, ce qui m’intéresse n’est pas seulement ce que je vois. Je cherche à comprendre ce qui la construit. Une ligne ? Un volume ? Une matière ? Une façon de placer la lumière ? Un contraste ? Une attitude ? À partir du moment où nous avons identifié ces éléments, nous pouvons commencer à interpréter.

Et interpréter est très différent de copier.

Une coupe très graphique aperçue sur un podium peut devenir beaucoup plus douce au salon tout en conservant ce qui faisait sa modernité. Une couleur spectaculaire peut se transformer en quelques points de lumière. Une frange très affirmée peut être adaptée à une implantation, un visage et surtout à la manière dont la cliente souhaite vivre ses cheveux au quotidien.

La tendance reste présente, mais elle ne commande plus. Elle dialogue avec la personne.

C’est précisément à cet endroit que je situe la créativité du coiffeur. Non pas dans la capacité à reproduire parfaitement ce que tout le monde a déjà vu, mais dans celle de prendre une inspiration, de la comprendre, puis de la transformer pour quelqu’un. Cette nuance me semble d’autant plus importante aujourd’hui que les tendances circulent à une vitesse considérable. Une image peut faire le tour du monde en quelques heures. Une coupe devient virale, une couleur est reproduite des milliers de fois, puis une nouvelle tendance arrive avant même que la précédente ait eu le temps de s’installer.

Dans ce mouvement permanent, notre expertise constitue un point d’ancrage. Nous pouvons dire : oui, cette tendance est intéressante. Mais qu’est-ce qui, dans cette tendance, est intéressant pour vous ?

Cette question change tout.

Elle replace le professionnel dans son rôle de conseil. Elle redonne de la valeur au diagnostic. Elle permet également de sortir d’une certaine standardisation des images, où les mêmes cheveux, les mêmes couleurs et parfois les mêmes visages semblent se répéter d’un écran à l’autre.

La beauté ne devrait jamais être une reproduction en série. Notre métier non plus.

C’est cette manière de regarder que je souhaite transmettre dans la formation Conseil en image & couleurs de l’Institut. Nous y travaillons l’analyse du visage, les hauteurs de ton des cheveux, de la peau et des yeux, les contrastes, puis le draping afin d’observer concrètement l’influence des couleurs. Nous utilisons des outils, bien sûr. Mais l’objectif n’est pas d’apprendre une succession de recettes.

Il est d’éduquer l’œil. Car un œil se forme.

Plus on observe, plus on perçoit. Plus on compare, plus les nuances deviennent visibles. Et plus notre regard devient précis, moins nous avons besoin de nous réfugier derrière des règles toutes faites. C’est peut-être cela, finalement, que les années de métier m’ont le plus appris. La technique nous donne des moyens. La culture mode nous donne des inspirations. Mais le regard nous permet de choisir. Une tendance passera. Puis une autre prendra sa place. C’est son rôle et c’est aussi ce qui rend notre métier vivant. Le visage, lui, restera toujours notre point de départ.

Alors la prochaine fois qu’une nouvelle coupe, une nouvelle couleur ou une nouvelle tendance envahira nos écrans, peut-être pourrions-nous prendre quelques secondes avant de nous demander comment la reproduire.

Et nous poser d’abord une autre question :

est-ce la tendance que nous voulons mettre en valeur… ou la personne qui va la porter ?

signature de christine Margossian