Une tendance n’est intéressante que lorsqu’on sait la traduire

Une silhouette apparaît sur un podium à Paris, Milan, Londres ou New York. Quelques heures plus tard, elle circule sur les réseaux sociaux. Quelques jours suffisent parfois pour qu’un détail devienne identifiable : une longueur, une frange, un volume, une matière, une couleur. Puis les images se multiplient. Ce qui était encore une proposition créative devient une tendance et, tôt ou tard, elle franchit la porte de nos salons.

Ce voyage m’a toujours passionnée. Pas seulement parce que j’aime la mode, mais parce qu’entre ce que nous voyons sur un podium et ce que nous réalisons derrière un fauteuil de coiffure, il existe tout un travail invisible. Une tendance ne descend jamais intacte de la scène jusqu’à la rue. Elle est regardée, reprise, simplifiée, mélangée à d’autres influences, parfois détournée. Elle vit parce qu’elle se transforme. C’est précisément là que commence, à mes yeux, le travail du professionnel.

Lorsque j’ai commencé mon métier, nous n’avions évidemment pas accès aux images avec l’immédiateté que nous connaissons aujourd’hui. Il fallait aller chercher l’information, regarder les collections, les magazines, les photographes, le cinéma, observer la rue aussi. Cette attente créait peut-être quelque chose que nous risquons aujourd’hui de perdre : le temps de regarder. Désormais, tout arrive immédiatement. C’est une chance extraordinaire. Un jeune coiffeur peut suivre presque en direct une Fashion Week organisée à l’autre bout du monde, observer le travail de créateurs qu’il n’aurait peut-être jamais rencontrés autrement, enregistrer une image, la partager, la comparer. Nous n’avons jamais disposé d’une bibliothèque visuelle aussi immense.

Mais avoir accès à toutes les images du monde ne signifie pas nécessairement savoir les regarder. C’est même peut-être l’un des paradoxes de notre époque : nous voyons énormément et nous observons parfois très peu. Le pouce glisse sur l’écran, une image chasse la précédente et nous savons immédiatement dire « j’aime » ou « je n’aime pas ». Pour un professionnel, cette première réaction ne suffit pas. Ce qui m’intéresse commence justement après. Pourquoi cette image retient-elle mon attention ? Est-ce la coupe, le coiffage, la proportion entre les volumes, la texture ? Est-ce la manière dont le vêtement et les cheveux dialoguent ? Est-ce réellement la coiffure que je trouve nouvelle, ou l’attitude générale de la silhouette ? Observer consiste à ralentir suffisamment pour commencer à répondre à ces questions.

Prenons quelque chose d’aussi simple que le retour d’une frange. Dire « la frange revient » ne nous apprend finalement pas grand-chose. Quelle frange ? Courte, longue, pleine, effilée, graphique, presque invisible ? Avec quelle longueur de cheveux, quelle texture, quelle silhouette vestimentaire ? Et surtout, qu’est-ce qui fait qu’elle paraît contemporaine aujourd’hui alors qu’une frange existait déjà il y a vingt, quarante ou soixante ans ? C’est là que la culture devient précieuse.

La mode adore revisiter son histoire. Elle ne cesse de reprendre des éléments du passé pour les replacer dans un nouveau contexte. Louise Brooks peut réapparaître derrière un carré contemporain, Twiggy derrière un pixie, Farrah Fawcett derrière certaines grandes longueurs dégradées. Pourtant, reproduire littéralement leur coiffure ne suffirait pas à créer une image actuelle. Il faut comprendre ce qui mérite d’être conservé et ce qui doit être déplacé. C’est pour cette raison que j’ai toujours considéré la culture mode comme une véritable compétence professionnelle. Connaître une référence n’est pas une coquetterie intellectuelle : cela permet de comprendre d’où vient une image, de repérer ce qui est réellement nouveau et de ne pas confondre nouveauté et répétition.

L’automne 2026 nous en donne justement une belle illustration avec la couleur. Les palettes de la saison font cohabiter des tonalités terriennes, profondes, presque rassurantes — argile sourde, brun épicé, acajou rouge, olive brûlée — avec des couleurs beaucoup plus franches : des bleus vibrants, des verts plus audacieux, du fuchsia. Cette coexistence est intéressante parce qu’elle raconte davantage qu’un simple nuancier saisonnier. Elle exprime à la fois une recherche d’authenticité, de profondeur et une envie de liberté, d’expérimentation, presque de surprise.

Dans les cheveux aussi, l’air du temps semble privilégier la richesse et la lumière plutôt que les contrastes trop démonstratifs. Les bruns gagnent en profondeur et en brillance, les tonalités chocolat reviennent, les cuivrés se réchauffent vers la cannelle ou l’ambre, tandis que certains blonds deviennent plus beiges, plus fondus, moins systématiquement froids. Les jeux de lumière eux-mêmes tendent à se faire plus subtils, avec des variations appartenant à une même famille de tons plutôt qu’une juxtaposition de mèches fortement contrastées.

Mais ce qui m’intéresse n’est évidemment pas de décréter qu’il faudrait désormais proposer du brun chocolat, du cuivre ou un blond beige à toutes nos clientes. Ce serait précisément l’inverse de ce que je défends. Une tendance colorielle est intéressante lorsqu’on cherche à comprendre ce qu’elle raconte. Pourquoi avons-nous envie aujourd’hui de davantage de profondeur ? Pourquoi cette recherche de lumière paraît-elle plus juste que certains contrastes très marqués ? Pourquoi la mode remet-elle simultanément en avant des tonalités naturelles et des couleurs beaucoup plus audacieuses ?

Ce sont ces questions qui nourrissent le regard. Un acajou aperçu dans une collection ne doit pas nécessairement devenir un acajou sur toute une chevelure. Il peut inspirer un reflet, une profondeur, un contraste. Un brun épicé peut nous amener à travailler différemment la lumière dans une base brune. Un bleu intense n’a même pas besoin de devenir une couleur de cheveux : il peut simplement nous faire réfléchir au rapport entre une chevelure, un vêtement, un teint et une silhouette. C’est exactement cela, traduire une tendance : ne pas nécessairement reproduire sa couleur, mais comprendre son intention.

Plus nous possédons de références, plus nous devenons libres. Un professionnel qui ne connaît qu’une image risque de la reproduire. Celui qui en connaît cent peut commencer à les mettre en relation. Il reconnaît une ligne des années 1960 dans une collection contemporaine, un volume des années 1970 traité avec une matière beaucoup plus actuelle, une géométrie des années 1920 déplacée dans un univers totalement différent. Il ne voit plus seulement une coiffure : il voit ce qui l’a construite.

À partir de là, nous pouvons analyser. Analyser n’est pas compliquer les choses, c’est au contraire les rendre plus lisibles. On peut regarder une coiffure et chercher ses lignes dominantes, ses volumes, ses proportions, ses points de force. On peut comprendre comment la matière a été travaillée, où se situe le mouvement, ce qui donne à l’ensemble son caractère. Puis vient une étape qui me semble essentielle : décoder. Toutes les composantes d’une image n’ont pas la même importance. Il y a souvent un élément qui porte l’intention générale. Si nous le supprimons, la tendance disparaît. Si nous savons l’identifier, nous pouvons commencer à nous éloigner de l’image originale sans perdre son esprit.

C’est là que la création devient possible. Créer ne signifie pas nécessairement inventer quelque chose qui n’a jamais existé. Cette définition de la créativité me semble d’ailleurs assez paralysante. Dans la mode comme dans la coiffure, nous créons souvent en associant autrement des choses que nous connaissons déjà. Nous déplaçons une référence, changeons une proportion, modifions une texture, adaptons un volume. Autrement dit, nous interprétons.

Cette notion d’interprétation est fondamentale dans un salon parce que notre cliente ne se rend pas à une Fashion Week. Elle va travailler, sortir, prendre le métro, s’occuper de ses enfants, faire du sport, vivre avec ses cheveux tous les jours. Elle possède une implantation, une densité, une texture, des habitudes de coiffage et un temps qu’elle souhaite — ou non — consacrer à sa coiffure le matin. Notre création doit rencontrer cette réalité. C’est ici que je vois une différence essentielle entre reproduire une tendance et la traduire. Reproduire consiste à demander : « Comment refaire cette coiffure ? » Traduire consiste à se demander : « Qu’est-ce que cette coiffure raconte, et comment puis-je raconter la même chose autrement ? » Cette deuxième question ouvre infiniment plus de possibilités.

Une cliente peut aimer une coupe très courte sans vouloir couper ses cheveux. Peut-être aime-t-elle en réalité le dégagement du visage, la sensation de liberté ou la force de la silhouette. Une autre peut montrer une coiffure extrêmement volumineuse alors qu’elle possède des cheveux fins. Si nous nous attachons uniquement au résultat visuel, nous allons rencontrer une limite. Si nous comprenons ce qu’elle aime dans l’image, nous pouvons chercher une autre manière de lui apporter cette sensation.

Nous revenons alors à ce qui fait, selon moi, la richesse de notre métier : nous sommes des traducteurs. Nous traduisons une époque pour une personne, une image pour une matière, une envie pour une réalité, une tendance pour une vie quotidienne. Et comme tous les traducteurs, nous devons connaître les deux langues. La première est celle de la mode : son histoire, ses références, ses cycles, ses ruptures. La seconde est celle du cheveu et de la personne : la matière, le visage, les proportions, les attentes, les contraintes. Si nous ne parlons que la première, nous risquons de fabriquer de belles images impossibles à vivre. Si nous ne parlons que la seconde, nous pouvons finir par reproduire ce que nous savons déjà faire sans jamais renouveler notre regard. C’est entre les deux que quelque chose se passe.

Cette démarche est au cœur de la formation Tendances : Observer, Créer, Transmettre. La méthode que j’y propose suit précisément ce chemin : observer, analyser, décoder, interpréter puis transmettre. Cinq verbes qui, pour moi, racontent beaucoup plus qu’une méthode de travail. Observer nous oblige à ralentir. Analyser nous apprend à comprendre ce que nous voyons. Décoder permet d’identifier ce qui fait réellement la force d’une proposition. Interpréter nous autorise à nous en éloigner pour créer. Et transmettre donne à cette réflexion une dernière dimension : celle du partage avec une équipe, un collaborateur ou une cliente.

Car une tendance que nous sommes seuls à comprendre reste finalement une information. Lorsque nous savons l’expliquer, elle devient une culture. Lorsque nous savons l’adapter, elle devient un savoir-faire. Et lorsque nous savons la transmettre, elle peut devenir une source de création pour d’autres.

C’est peut-être ce dernier point qui me tient le plus à cœur aujourd’hui. Après des années à observer les évolutions de notre profession, je suis convaincue que la technique seule ne suffira jamais à nourrir durablement un métier créatif. Il faut regarder ailleurs : dans la mode, bien sûr, mais aussi dans la photographie, l’architecture, le cinéma, la rue, les comportements. La création commence souvent bien avant que nous prenions nos ciseaux. Elle commence lorsque quelque chose attire notre regard et que nous décidons de ne pas passer immédiatement à l’image suivante.

Alors, la prochaine fois qu’une tendance apparaîtra sur votre écran, peut-être pourriez-vous résister quelques secondes au réflexe de l’enregistrer ou de la reproduire. Regardez-la vraiment. Cherchez ce qui vous attire, d’où elle vient et ce qui pourrait en rester si vous changiez la longueur, la texture, le visage ou même l’époque. C’est probablement à cet instant que vous cesserez de suivre une tendance et que vous commencerez à la traduire.

signature de christine Margossian